Conférence de Dr. Nissim Amzallag (Université Ben Gurion du Néguev, Beer Sheba, Israël)

Invité par l’Assemblée des professeurs, sur la proposition du professeur Thomas Römer,

Dr. Nissim Amzallag, de l’université Ben Gurion du Néguev, Beer Sheba (Israël), donnera une conférence sur le sujet suivant :

LES FONDEMENTS METALLURGIQUES DU YAHWISME ISRAELITE

Cette conférence aura lieu au Collège de France (11, place Marcelin-Berthelot, Paris 5e), le mercredi 16 mai 2018,à 11 h, salle 5.

Affiche AMZALLAG

Présentation de la conférence

Formulée dès le 19e siècle, la thèse d’une origine origine Qénite du Yahwisme israélite, s’est trouvée renforcée, au cours du 20e siècle, par des découvertes archéologiques et épigraphiques témoignant d’un culte de YHWH dans la région du Negev, Arabah et Sinai. Par ailleurs, cette région est caractérisée par une importante activité minière et de production du cuivre durant toute l’Antiquité. Enfin, les Qénites sont identifiables, autant par leur appellation que par les traces de leur activité, comme étant les forgerons et métallurges du monde Cananéen. En dépit de ce faisceau d’informations, l’hypothèse d’un fondement métallurgique du Yahwisme n’a jamais été réellement envisagée. Nous allons l’explorer.

Nous commencerons par distinguer deux divinités liées à la métallurgie du cuivre, le dieu fondeur, patronnant la transformation du minerai en métal dans le fourneau, et le dieu forgeron, parrainant la transformation du métal en objets finis. Des deux, le dieu fondeur (smelting god) est probablement le plus prestigieux, de par le caractère préternaturel de la métallurgie. C’est le maître des forces démiurgiques (la production de métal étant identifiée à un acte de création) et revitalisantes (le recyclage du métal corrodé dans le fourneau étant un véritable acte de réjuvénation). C’est apparemment un dieu caché, accessible uniquement à une élite d’hommes initiés aux mystères de la métallurgie. Le dieu forgeron (smith god), quant à lui, est plus proche des hommes, parmi lesquels il revêt la fonction d’émissaire du dieu fondeur.

La caractéristique la plus spécifique du dieu fondeur, à savoir la fonte de la roche, est un attribut essentiel de YHWH, révélé par la dimension volcanique de sa théophanie (comme par exemple au Sinaï) et de son mode d’action. Et là encore, exactement comme dans un fourneau, c’est par l’action de l’air soufflé que YHWH provoque une pareille liquéfaction. Par ailleurs, la représentation du kābôd-YHWH en tant que matière liquide, radiante et extrêmement chaude, l’identifie à une coulée de silicates (lave volcanique ou scories de fourneaux) ou encore à du métal à l’état liquide. Enfin, certains aspects du mode d’action de YHWH rappellent fortement la réjuvénation du cuivre dans le fourneau.

Cette dimension métallurgique est relativement bien préservée en Israël. En témoignent l’univers céleste apparenté à un immense fourneau par Ézéchiel (Ézéchiel 1), la résidence de YHWH au milieu de montagnes de cuivre signalée par Zacharie (Zach 6:1-6), et l’assimilation du temple de Jérusalem au « fourneau divin » par Isaïe (Isa 31:9). On la retrouve aussi dans l’eschatologie Israélite, puisque le « Jour de YHWH » est assimilé par de nombreux prophètes à un immense événement volcanique censé à la fois détruire la terre, révéler YHWH aux yeux des nations, et engendrer un monde revitalisé. Cette dimension métallurgique se confirme aussi par la surabondance des métaux dans le temple de Jérusalem, et tout particulièrement par l’autel de cuivre, dont le fonctionnement représente un véritable substitut à la métallurgie rituelle. Mais l’importance de la dimension métallurgique n’est pas égale dans tous les écrits bibliques. Ainsi, une comparaison des sources sacerdotales (P) et deutéronomiques (D) montre que le rapport aux fondements métallurgiques du Yahwisme est une des sources principales de divergence, voire même de conflit, entre ces deux « écoles ».

Ces quelques considérations illustrent en quoi la théologie israélite n’a pas rompu immédiatement avec les racines métallurgiques du Yahwisme. À ses débuts, elle revendique plutôt le remplacement du culte ésotérique d’antan, regardé comme dévoyé ou inadapté à la nouvelle réalité, par un culte officiel censé en restaurer l’essence et insuffler un vent de liberté. C’est probablement ce dont témoigne l’épopée de l’Exode et la transformation d’Israël en nouveau « peuple-YHWH » aux dépends d’Édom, les garants de l’ancien culte ésotérique. Enfin, cette dimension métallurgique invite à reconsidérer la genèse du monothéisme non pas comme l’épuration graduelle d’une religion polythéiste en Israël, mais plutôt comme l’aboutissement d’un processus de diffusion à grande échelle d’un culte et de pratiques jadis réservées à une élite d’artisans fondeurs, processus qui fut considérablement amplifié par la crise de l’exil, la chute du royaume de Judée, la ruine du temple de Jérusalem, puis la disparition d’Édom.

 

Note biographique

Dr. Nissim Amzallag est chercheur au département de Bible, Archéologie et Proche Orient ancien de l’Université Ben Gurion du Negev, Beer Sheba (Israël). Ses travaux touchent à plusieurs domaines d’expression de la dimension culturelle et religieuse de la métallurgie dans l’Antiquité proche Orientale. Il s’applique plus particulièrement à identifier la dimension métallurgique du Yahwisme et son importance dans l’évolution de la religion Israélite. En parallèle, il poursuit des recherches dans le domaine de la poésie biblique qui l’ont, entre autres, conduit à déceler la présence d’auteurs non-Israélites (Édomites) dans la Bible. Il est l’auteur, durant la dernière décennie, de plus de 40 publications dans ces domaines de recherche, ainsi qu’un ouvrage intitulé Esau in Jerusalem – The Rise of a Seirite Religious Elite in Zion during the Persian Period (Gabalda – Peeters, 2015).

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A propos Hervé Gonzalez

ATER, chaire « Milieux Bibliques » du professeur Thomas Römer.

Doctorant en sciences des religions à l’université de Lausanne sous la direction du professeur C. Nihan. Ses recherches et publications portent principalement sur la littérature prophétique de la Bible hébraïque, notamment les textes les plus tardifs des époques perse et hellénistique. Sa thèse analyse les représentations de la guerre du livre de Zacharie (chapitres 9-14) dans le contexte de la Judée sous domination lagide (IIIe s. av. n. è.). Il a travaillé et enseigné la Bible hébraïque pendant plusieurs années dans les universités de Lausanne, Genève et Strasbourg, et a également été chercheur invité pendant un an à l’institut d’archéologie de l’université de Tel Aviv.